Affamés









  Quand nous sommes fatigués d’avoir roulé trop longtemps et que le ciel prend une teinte cuivrée au-dessus de la ligne d’horizon, nous nous garons le long d’un chemin de terre, à proximité des falaises. Maya fait l’inventaire de ce que nous avons glané sur les marchés ─  les cagettes de fruits meurtris, les restes de pain blanc, les poulets rôtis bradés ─ et si l’air est doux, comme ce soir, nous délaissons la camionnette et traversons les champs de choux qui surplombent la mer, nos duvets sur le dos.
   Tom ouvre la marche, suivi de Lou et Cyrille, enlacés l’un à l’autre comme un frère et sa très jeune sœur, bien que Cyrille ait passé trente ans et soit la plus âgée d’entre nous. Je fixe leurs silhouettes longilignes et, au-delà, les épaules puissantes de Tom, sa façon de tenir la Maglite non comme une lampe-torche mais plutôt comme une arme de guerre. En nous voyant avancer ainsi d’un pas tranquille, humant l’odeur aigre des choux dans le vent du soir, qui se douterait que nous avons tous quelque chose à fuir ?
   Au loin, des points de lumière jaune s’allument aux fenêtres des fermes. Parfois, nous passons près d’une de ces maisons isolées suspendue au-dessus de la plage. Nous observons un moment, à travers le grillage en fil de fer galvanisé, cet exemple parfait de l’ordre du monde : le 4X4 luisant près du massif d’hortensias, les chaises de jardin en plastique blanc près de la porte vitrée, le bois sagement rangé sous sa bâche noire ─ et à l’idée de ce que je pourrais faire de tout cela, si je me laissais aller, le sang remonte dans mes veines comme un acide.  [...]


(Affamés, Extrait)