Bouche d'ombre










  Depuis des jours, la pluie se déverse sans discontinuer du ciel laiteux. Elle imprègne nos membres, nos cheveux, nos pensées. Elle nous entraîne vers le bas, vers la boue, comme en ce moment-même où nous glissons à flanc de falaise le long d’un sentier de terre changée en colle jaune, sournoise.
  Le bunker se trouve à une dizaine de mètres en contrebas du chemin balisé. Couvert de lichen et si parfaitement encastré entre les blocs de granite et de quartz qu’on le croirait sculpté à même la roche. Nous nous glissons par l’entrée latérale, sous une arche de racines. Une volée de marches à peine visibles sous les feuilles en décomposition ─ et, subitement, l‘obscurité et la tiédeur d’un premier couloir.
  Tandis que Vincent explore en éclaireur les boyaux de béton, je reste là, les pieds enfoncés dans la moelleuse pourriture végétale, devenant pourriture moi-même, et c’est comme renouer avec une peur familière. Une peur intime au fond de ma mémoire qui me chuchote que la gueule du monstre est douce et chaude, que ma place est là, dans ce puits sans fonds, que renoncer serait doux et voluptueux, après toutes ces années passées à lancer des coups de couteau dans l’air, à attendre un regard. [...]


(Bouche d'Ombre, Extrait)