Sandy transparente








  Ils croient qu’ils ne me voient pas. Leurs yeux glissent sur le nylon de ma blouse à rayures roses et blanches. Ils suivent mécaniquement mes gestes mécaniques.
  Je scanne les packs de yaourts, les pizzas surgelées, les baguettes déjà mordues qui laissent un sillage de miettes sur le tapis roulant. Je déclipse l’antivol sur les bouteilles d’alcool, les survêtements « made in Taiwan », les fausses Converse en PVC. Mes bras bougent de gauche à droite, de droite à gauche au rythme du bipeur. Mes mains appuient sur des touches qui font s’allumer des inscriptions lumineuses, qui déclenchent l’ouverture du caisson noir rempli de monnaie avec le tintement aigrelet d’une machine à sous. Je suis une femme-orchestre. J’ai 22 ans, je m’appelle Sandy. C’est écrit sur le badge plastifié épinglé au-dessus de mon sein gauche.
  Mon buste pivote sous le halo blanc des néons. Mes jambes, elles, restent immobiles, parfaitement proportionnées à la taille de l’habitacle sous ma caisse. Devant moi, à perte de vue, une ligne de filles identiques, choisies pour leur blondeur et le faible encombrement de leurs corps. Au-dessus de nos têtes, des plaques de tôle ondulée noire, des câbles électriques qui rampent comme des lianes le long de leurs gaines grillagées. Mes doigts deviennent poisseux à force d’empoigner les sacs, de presser des boutons métalliques. Je me demande s’il pleut dehors.
  Tout à l’heure, j’irai prendre un café à la machine − noir, long, sans sucre. J’emporterai mon gobelet brûlant sur le parking, près de l’entrée de service. On n’a pas le droit de fumer en salle de pause et puis je préfère être seule. J’aime sentir le froid du béton contre mon dos, regarder le vent changer ma cigarette en cendres sans que j’aie vraiment besoin d’y toucher. Les voitures passent par l’autre chemin, celui qui mène au rond-point en direction de la rocade. Personne ne me remarque et, quand bien même, je ne suis que cette forme transparente adossée au mur : mes mains remplies de volutes de fumée blanche, mon ventre noirci de café tiède. Un alambic d’organes et de vaisseaux, mon corps constitué de fins tubes en verre scintillant.  [...]


(Sandy transparente, Extrait)