Dans les caves









  Jusqu’au dernier moment, j’ignore quelle forme je prendrai. Vais-je devenir mâle ou femelle, objet ou animal ? Mon corps se heurte à d’autres corps le long de ce couloir obscur. Des couples en tenue s’appuient contre les murs de pierre. Leurs peaux en vinyle renvoient des reflets huileux sous la faible lueur des appliques. Lorsque je les effleure, ils reculent dans l’ombre comme des reptiles effarouchés et les robes des femmes crissent avec un bruit de plastique qu’on froisse. Ce n’est pas elles que je suis venu chercher. Les divas aux longs cheveux teints et aux allures de vampires, toujours prêtes à poser pour quelque photographe invisible. Les mondaines qui agitent leurs entraves en cuir comme des bijoux de créateurs. Leurs rires sonnent faux, je connais tous leurs artifices. Nul corps ne se réchauffe à la lumière qu'elles renvoient.
  Je descends quelques marches encore. Je me rapproche du cœur de la musique, sa pulsation, sa violence. Ici, le couloir devient plus étroit. Des niches de trois mètres carrés creusées dans la roche sont aménagées en cabines. On se change derrière un rideau de toile grise en se cognant les coudes aux murs. J’ôte mes vêtements que, par habitude, j’ai choisis simples à défaire et peu encombrants. Le sol est froid, poussiéreux sous mes pieds. Mon ventre éclairé par le néon du minuscule plafonnier m’apparaît d’une pâleur obscène, nervuré de poils bruns, et mes seins aux tétons écorchés sont aussi mous que ceux d’une fille. J’ai trop de replis de peau, trop de chair ─ et cette viande, je l’étale comme une offrande amoureuse. J’attends que des mains la caressent, la pétrissent, la façonnent ou, peut-être, qu’on me dépiaute, mes organes rouges et fumants exposés à la lumière, pour enfin lire en moi. [...]


(Dans les caves, Extrait)