Voici ce qui est beau









  Il est minuit passé quand mon père se glisse dans ma chambre, me secoue et me dit de m’habiller. Rapidement. Les paupières mi-closes, tout juste tirée d’un rêve dans lequel je cours pieds nus à travers les bois, je m’exécute. Mes mains trouvent à tâtons les vêtements, les chaussures de marche et nous voici dehors, foulant sans bruit les dalles d’ardoises couvertes de mousse.
  Mon père porte le Browning, son fusil de chasse le plus léger, celui avec lequel il essaie en vain de m’apprendre à tirer depuis un mois. Je ne pense pas une seconde à demander pourquoi il me choisit, moi, son aînée, pour le suivre et pas ma sœur de quatorze ans, plus solide, ou Xavier, notre benjamin, qui l’accompagne déjà dans les battues. Je ne demande rien car je sais que c’est moi qu’il veut. Camille. Celle qui s’enferme dans sa chambre des heures entières pour lire des romans. Celle dont les mains se couvrent d’ampoules après quelques coups de bêche. Celle qui, en voiture, se retourne sur les animaux écrasés, leurs viscères luisants éparpillés sur la route. Ni assez jolie pour être vraiment sa fille, ni assez déterminée pour devenir son fils. Camille, cette silhouette maigrichonne aux jambes perpétuellement griffées par les ronces. Incapable de noyer une portée de chatons sans fondre en larmes. Celle qui le déçoit le plus car mon père a la faiblesse en horreur.
  Nous contournons le chenil où les Saint-Hubert s’agitent à notre passage. Dressés sur leurs pattes postérieures, en appui sur la clôture grillagée, ils semblent aussi grands que moi. Fanny et Xavier prennent plaisir à leur jeter d’énormes pains de viande à peine décongelés, des carcasses pourrissantes de faisans. Ils les observent se ruer sur la chair bleue avec un sourire tranquille, puis ils parlent de choses et d’autres ─ de leurs copains du collège, du dernier film qu’ils aimeraient voir.
 Je détourne les yeux. Je sais ce que pense mon père. Tu es incapable d’autorité. Tu quémandes l’amour des autres, même celui des chiens. De quel côté veux-tu donc être ? Voilà ce qu’il me répète, assez régulièrement, sans que je puisse apporter de réponse claire à ses doutes.  [...]


(Voici ce qui est beau, Extrait)