Un père



Tu m’irradieras encore longtemps
 Bien après la fin
Tu m’irradieras encore longtemps.
 J. Fauque, Le dimanche à Tchernobyl











  C’est la dernière image qu’il retient tandis que Celia recule, entraînant leur fille dans l’ombre du couloir : la main potelée d’une enfant de cinq ans serrée sur un Bourriquet en peluche mauve, le regard pathétique de l’âne taché de salive agité en guise d’adieu, avant que la porte se referme. Au-delà, Ivan ne peut qu’imaginer, recouper les bribes d’informations distillées par Louise au fil de ce dimanche passé avec elle. Le salon vaste et brillant comme une patinoire, la cheminée en pierres de la taille d’un igloo, la piscine mosaïquée aussi profonde qu’un lac ─ toutes choses conçues et construites par Abel, le possesseur de cette maison, le nouveau compagnon de sa femme. Un homme qui, d’après un dessin fait par Louise cet après-midi au parc, ressemble à un grizzly vêtu d’une chemise à carreaux, avec deux fourchettes en guise de bras et des pieds en forme d’enclumes.
  Ivan a beau être conscient que le monde vu par les yeux d’une petite fille puisse prendre des proportions inquiétantes, son cœur se serre en imaginant Louise dans sa robe rayée, ses petites jambes qui trottent dans des corridors et des escaliers à l’échelle d’un géant jusqu’à une chambre qu’il devine envahie de peluches coûteuses et étouffantes. Des panthères, des boas et autres prédateurs qui ne vont faire qu’une bouchée du misérable Bourriquet à la queue mâchonnée. Mais il sait aussi combien l’imagination peut être dangereuse, en cette fin de journée, pour un homme bouleversé qui doit parcourir plus de huit cents kilomètres afin de rentrer chez lui. De toute façon, c’est lui qui est parti, et si telle doit être sa punition, il partira encore, des années durant.
« En route », se dit-il, et la suite ressemble à un film qu’il connaît par cœur. Il regagne sa voiture garée deux rues plus loin, à l’ombre d’un marronnier. La Mondeo s’extrait de la zone pavillonnaire aux voies labyrinthiques, rejoint la rocade engorgée par les retours de week-end et, pris entre deux flux parallèles de véhicules aux reflets métallisés, Ivan se sent comme un saumon qui remonte la rivière ─ une créature endurante mais dépourvue d’avenir.  [...]

(Un père, Extrait)