Geoffroy



 L’impossibilité d’avoir des relations pacifiques avec toi eut encore une autre conséquence, bien naturelle en vérité : je perdis l’usage de la parole.
Franz Kafka, Lettre au père










  Souvenez-vous, c’était une époque, pas si lointaine, où les quelques photos d’une vie tenaient dans une boîte en carton. Où l’on existait par la force de ce qui était tu, et non par sa capacité à se répandre sur tout et rien. Nous passions sans laisser de trace, avec pour seule fierté l’accomplissement du devoir. Nous n’avions jamais mal, jamais peur. Nous méprisions les pleurnicheries, le manque de courage et les enfants n’étaient alors guère plus que de petits animaux. Nous avions nos préférés, comme dans chaque portée on choisit un ou deux survivants, le plus vif, le plus aventureux − et si, plus tard, ils nous trahissaient, cela n’était-il pas dans l’ordre des choses ?
  Ma propre enfance, si ce mot avait alors un sens, je l’ai passée le nez dans la boue. À planter, désherber, déterrer. À m’endurcir aussi. Imaginez-vous comme la terre peut être froide à des mains de six ans, un soir venteux d’automne en Normandie ? Mon père, Auguste, avait eu la peau rongée par le gaz moutarde en 1917, le front, les joues et le cou émaillés de pourpre, les poumons brûlés. J’étais son fils aîné, celui qu’il n’attendait pas si tôt après son mariage. Il m’en a beaucoup voulu mais s’est vite consolé de cette déception qui le dispensait de m’aimer. C’était un homme pragmatique jusque dans la haine. Au potager, j’avais l’ordre de particulièrement soigner les petits pois, les tuteurer, maintenir leur terre humide, les protéger d’un filet contre les oiseaux. Mon père savait combien j’avais en horreur leur chair farineuse et sucrée ; aussi tenait-il à m’en faire manger très régulièrement. Un jour ─ peut-être avais-je été trop servi ? ─ je n’ai pu finir mon assiette. Auguste nous a traînés, les légumes et moi, jusqu’à la niche du chien qu’il a détaché avant de le chasser d’une claque sur le flanc. [...]

(Geoffroy, Extrait)