François



 La véritable réalité est toujours irréaliste.
Franz Kafka











  Il sait qu’il doit être vif. Son corps transperce l’eau verte sans une éclaboussure et il glisse, fluide, sous la masse noire des péniches qui remontent le fleuve. Armand, le plus intrépide de ses frères, a déjà gagné l’autre rive. Il s’efforce de le rattraper, les poumons presque vides − son corps pâle de gamin ondulant au-dessus des carcasses de vélos et des seaux en zinc enfouis dans la vase, des mètres plus bas. Lorsqu’il refait surface, l’écho de son cœur heurtant ses tympans, les garçons accroupis sur le rebord du quai se dispersent avec des cris de joie, ses vêtements dans les mains. Il se hisse sur la margelle aussi vite qu’il peut et court au milieu des flaques, dans l’air bleuté du soir qui sent le sel et le charbon.
  Il n’a jamais peur. Il est trop rapide pour que la peur l’agrippe et s’enroule autour de ses jambes comme les longues herbes sournoises, à certains endroits du fleuve. Armand, Pierre, William, Thibault, Hubert, Marc, Aymeric : aucun de ses frères ne reste en place. Leurs corps nerveux se faufilent par les fenêtres, s’enroulent aux branches des chênes. Ils sont une portée de chats bondissant par-dessus les murs, attirés par l’obscurité des champs. Seul Jacques, le plus jeune d’entre eux, aime passer de longues heures tranquilles, plongé dans ses rêves ou dans les Fables de La Fontaine illustrées par Benjamin Rabier. La reliure est en percaline rouge, ornée de dorures au fer. À l’intérieur, les dauphins et les arbres ressemblent à des monstres grimaçants. Quand les garçons rentrent tard à la maison, le ventre creux et les vêtements déchirés par les ronces, leur père s’emporte et ses colères sont comme un orage, aussi brèves que terrifiantes. Il crie parfois, distribue quelques gifles. A Jacques, il confisque son livre et dit : « Toi, tu iras au cul des vaches et c’est tout. » Le matin, très tôt, il réveille François avant les autres et l’emmène au marché aux puces. Lorsque la chasse est bonne, ils y trouvent des lanternes magiques et leurs plaques de verre peintes, des hochets en argent noirci à manche d’ivoire, des livres de chants grégoriens reliés en vélin. Le bureau de leur père est une cave aux trésors interdite d’accès. En son absence, François se faufile à l’intérieur. Il parcourt les murs couverts de livres. Il en choisit un pour Jacques, en prenant bien soin de combler l’espace vide sur le rayonnage, et s’attarde un instant. Sur le sous-main en cuir brun trônent plusieurs numéros de L’Humanité, du matériel à aquarelle et un presse-papier en bronze composé d’une douzaine de rats imbriqués les uns dans les autres. C’est un objet répugnant et magnifique. Les queues des rongeurs ressemblent à des lombrics noirs, durcis. Leur pelage est rendu par des stries d’une finesse étonnante. François le soupèse ; on pourrait tuer quelqu’un avec. La prochaine fois, il le montrera à Jacques. [...]

(François, Extrait)